Les choses qu’on ne nous a pas dites sur le jugement clinique 🧠

Jugement clinique infirmier

Mis Ă  jour le 13 octobre 2020

« Pour réussir le stage, il faudra que vous utilisiez votre jugement clinique. »

« Selon ton jugement clinique, que feras-tu dans cette situation? »

« Pour être une bonne infirmière ou un bon infirmier, il faut impérativement avoir un bon jugement clinique. »

« Aie confiance en ton jugement clinique. »

Phrases typiques qu’un·e Ă©tudiant·e en soins infirmiers ou en sciences infirmières a dĂ©jĂ  entendu au moins une fois dans son parcours. Cependant, si le concept n’a pas Ă©tĂ© explicitĂ© au prĂ©alable, cela reprĂ©sente une dichotomie: c’est l’équivalent de se faire dire depuis le jour 1 qu’il·elle doit bien faire du vĂ©lo, alors qu’on lui apprend ce qu’est un vĂ©lo, comment la mĂ©canique des vĂ©los fonctionne, les diffĂ©rentes configurations et modèles disponibles,… mais pas comment faire du vĂ©lo.

Bien sûr, le fait d’avoir des connaissances solides est hyper important en soins infirmiers, parce qu’aucune hypothèse clinique ne peut être analysée et posée sans connaissances préalables. Cependant, le développement du jugement clinique est tout aussi important.

Jugement clinique infirmier
« Utilise ton jugement clinique »… mais encore?

Le concept de raisonnement clinique

Votre client alitĂ© prĂ©sente une zone de rougeur Ă  la mallĂ©ole interne droite. Vous cernez le problème (altĂ©ration de l’intĂ©gritĂ© de la peau – plaie de pression) et vous choisissez les meilleures interventions infirmières (assurer les soins de la peau et planifier un horaire de changement de positions). Vous venez d’exercer votre jugement clinique en prenant une dĂ©cision clinique. Les infirmiers et les infirmières prennent des dĂ©cisions fondĂ©es sur leur raisonnement clinique tout le temps et dans une multitudes de contextes cliniques.
Synthèse du jugement clinique avec le processus infirmier. Le raisonnement clinique combine les meilleures pratiques et les donnĂ©es probantes, les connaissances, l’expĂ©rience et les attitudes.

Voici la dĂ©finition du raisonnement clinique retenue par l’OIIQ: « les processus de pensĂ©e et de prise de dĂ©cision qui permettent au clinicien de prendre les mesures les plus appropriĂ©es dans un contexte prĂ©cis de rĂ©solution de problèmes. » (Harris, 1993). Plusieurs auteurs affirment qu’au-delĂ  de la somme des connaissances, c’est l’organisation de ces connaissances qui permet un raisonnement clinique efficace et performant (Norman, 2006, Charlin, 2001, Elstein et Schwartz, 2000). Voici un document bien intĂ©ressant en lien avec les difficultĂ©s de raisonnement clinique et les stratĂ©gies de remĂ©diation.

Au-delà de la somme des connaissances, c’est l’organisation de ces connaissances qui permet un raisonnement clinique efficace et performant.

Quand vient le moment de faire l’examen de l’Ordre…

Au moment de faire l’examen de l’Ordre, la candidate ou le candidat Ă  l’exercice de la profession infirmière (CEPI) peut rapidement ĂŞtre saisi·e par la rĂ©flexion que demande les questions lorsque, durant notre parcours scolaire, on a eu l’habitude de rĂ©pondre Ă  des questions faisant appel aux connaissances.

En effet, même si, au terme de la formation, on a acquis des connaissances pertinentes et fondamentales, la confrontation à une situation clinique peut être difficile parce qu’une réorganisation de ces connaissances est nécessaire pour pouvoir les utiliser dans un contexte réel.

Puisqu’il vise Ă  dĂ©terminer si vous ĂŞtes apte Ă  exercer la profession infirmière de façon sĂ©curitaire, l’examen de l’OIIQ se concentre beaucoup sur la prise de dĂ©cisions cliniques.

La prise de dĂ©cisions cliniques est une activitĂ© de rĂ©solution de problèmes qui vise Ă  dĂ©finir un problème et Ă  choisir une action appropriĂ©e pour le rĂ©soudre. Dans cette prise de dĂ©cision clinique, une infirmière ou un infirmier identifie le problème d’un·e client·e et choisit la meilleure intervention infirmière sur le plan des prĂ©fĂ©rences personnelles du·de la client·e, des donnĂ©es probantes, des standards de pratique, des règles de l’art et des ressources disponibles.

Exemple concret d’une question d’examen en lien avec le jugement clinique

Laissez-moi vous donner un exemple assez concret. Pensez Ă  comment vous vous sentez en lisant cette question:

Exemple 1
L’infirmière s’occupe d’une cliente de 54 ans en période postopératoire d’une gastrectomie subie il y a 4 heures. Un tube nasogastrique (TNG) est installé en succion intermittente. Que l’infirmière doit-elle évaluer en ce qui concerne le liquide de drainage du TNG?
  • Couleur, quantitĂ©, odeur.
  • Couleur, quantitĂ©.
  • Couleur, odeur.
  • Aucune de ces rĂ©ponses.

Maintenant, comment vous sentez-vous lorsque vous lisez celle-ci?

Exemple 2
L’infirmière s’occupe d’une cliente de 54 ans en période postopératoire d’une gastrectomie subie il y a 4 heures. Un tube nasogastrique (TNG) est installé en succion intermittente. L’infirmière sait qu’elle doit évaluer la qualité du liquide de drainage en ce qui concerne sa couleur, sa quantité et son odeur. Elle remarque que le liquide de drainage est rouge vif. L’infirmière devrait-elle s’inquiéter de ce constat?
  • Oui, car la prĂ©sence de sang peut ĂŞtre un signe d’hĂ©morragie.
  • Oui, car la prĂ©sence de sang peut signifier un relâchement ou une rupture des sutures gastriques.
  • Non, car la cliente ne prĂ©sente pas de signes de changements hĂ©modynamiques.
  • Non, car un aspirat rouge est attendu en pĂ©riode postopĂ©ratoire immĂ©diate.

Peut-être avez-vous eu un petit sentiment de panique ou un mini infarctus en lisant les choix de réponse.

Ou peut-être avez-vous eu l’impression que chacun des choix du deuxième exemple vous semblait bon, ou avez hésité avant de vous prononcer sur la bonne réponse.

C’est que, voyez-vous, cette question fait appel Ă  plusieurs composantes, et pas aux connaissances seules, comme c’est le cas du premier exemple, oĂą les caractĂ©ristiques Ă©valuĂ©es du liquide de drainage sont demandĂ©es, sans Ă©gard Ă  la situation clinique. Pour bien rĂ©pondre au deuxième exemple de question, l’infirmier ou l’infirmière doit mobiliser et rĂ©organiser ses connaissances en les appliquant Ă  la situation clinique.

Composantes d’une question suivant la mosaĂŻque des compĂ©tences de l’OIIQ

D’abord, la question fait appel Ă  la composante qu’on nommera contextuelle suivant la mosaĂŻque des compĂ©tences cliniques de l’infirmière (Leprohon, Lessard, LĂ©vesque-Barbès, et Bellavance, 2009). Ainsi, l’infirmier ou l’infirmière doit considĂ©rer le problème dans son ensemble, en lien avec les diverses composantes du contexte biopsychosocial de la cliente.

Bien que les deux exemples utilisent exactement la même situation clinique (le contexte), dans le premier exemple, on aurait tout à fait pu l’enlever et pouvoir répondre à la question posée de façon adéquate.

Le contexte dans le premier exemple n’est pas nĂ©cessaire pour rĂ©pondre Ă  la question; il joue davantage un rĂ´le parasitaire ou de remplissage. A contrario, la personne qui rĂ©pond Ă  la question du second exemple doit, si elle veut avoir une bonne rĂ©ponse, considĂ©rer les Ă©lĂ©ments spĂ©cifiques Ă  la situation clinique de la cliente fictive.

Ici, le TNG a été installé suite à une chirurgie abdominale majeure pour permettre une vidange et un repos gastrique et pour diminuer la pression sur les sutures gastriques, et non pas, par exemple, en prévention des risques d’inhalation chez un client intubé.

Les caractéristiques du liquide de drainage gastrique en période postopératoire immédiat d’une gastrectomie ne seront pas les mêmes que celles dans le deuxième cas de figure.

Cette question fait aussi appel Ă  la composante dite professionnelle. Plus spĂ©cifiquement, elle fait appel Ă  la dimension du champ de connaissances scientifiques, qui permettent d’analyser et d’interprĂ©ter la situation clinique et d’effectuer les interventions appropriĂ©es, et Ă  la dimension de la surveillance clinique, dans la mesure oĂą l’infirmière ou l’infirmier devra se prononcer sur l’importance d’agir (priorisation) suite aux donnĂ©es recueillies lors de la surveillance clinique de la cliente.

Ce n’est pas pour rien qu’il est généralement déconseillé, en préparation à l’examen de l’Ordre, de prendre des mois à réapprendre par cœur chaque notion apprise durant le curriculum scolaire. Si vous vous êtes rendu·es jusque-là, c’est que vous avez les connaissances de base nécessaires à la pratique des soins infirmiers. Il ne vous reste plus qu’à vous exercer pour développer et aiguiser votre jugement clinique.

Développez et mettez au défi votre jugement clinique avec Inf. de poche.

Nous formulons soigneusement nos questions pour qu’elles fassent appel au raisonnement clinique. Chaque réponse est justifiée selon les données probantes et les meilleures pratiques. Notre app vous permet non seulement de vous préparer à l’examen de l’Ordre, mais aussi à votre vie professionnelle.

Jugement clinique de l'infirmière

Et vous, sentez-vous que vos Ă©tudes en soins infirmiers vous ont vraiment prĂ©parĂ©es Ă  dĂ©velopper un raisonnement clinique?


Références

  • Chapados, C., AudĂ©tat, M.-C., et Laurin, S., 2014, Le raisonnement clinique de l’infirmière, Perspective infirmière, vol. 11, num. 1.
  • Charlin, B., 2001. Le raisonnement clinique, quelques donnĂ©es issues de la recherche, PĂ©dagogie MĂ©dicale, vol. 2, n° 1.
  • Elstein, A., et Schwartz, A., 2000. Clinical reasoning in medicine, dans J. Higgs et M.A. Jones, Clinical reasoning in the health professions, 2e Ă©d., Oxford, Butterworth-Heinemann-Elsevier.
  • Harris, I., 1993. New expectations for professional competence, dans L. Curry et J.F. Wergin, Educating professionals responding to new expectations for competence and accountability, San Francisco, Jossey–Bath.
  • Leprohon, J., Lessard, L.-M., LĂ©vesque-Barbès, H., et Bellavance, M., 2009. MosaĂŻque des compĂ©tences cliniques de l’infirmière. CompĂ©tences initiales, 2e Ă©dition.
  • Norman, G., 2006. Building on experience – the development of clinical reasoning, New England Journal of Medicine, vol. 355, n° 21, 23 nov.

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